MASSIF DE LA BAIRAMAN
Bilan
des expéditions depuis 2002
Les
Monts Nakanaï, Papouasie Nouvelle-Guinée, un eldorado, un rêve pour
les spéléologues du monde entier et un formidable terrain de jeu pour
quelques rares explorateurs privilégiés. Ce sont 5500 km2 de montagnes
calcaires au centre de l’île de Nouvelle-Bretagne. Un karst recouvert
par une forêt pluviale primaire, en grande partie inhabité et vierge
de toute incursion.
De
1973 à 1998, 11 expéditions spéléologiques s’y sont succédées, les
participants étaient australiens, anglais, suisses, espagnols, polonais
et français. Plus de 80 km de réseaux souterrains ont été mis à jour
durant ces 25 ans. Pourtant, cela ne représente qu’une infime partie
de la richesse cachée sous ces montagnes. Le point d’orgue de ces
années fut l’exploration du Gouffre « Muruk » sur le massif
de Galowé. Avec 1178 mètres de dénivelé, ce réseau exceptionnel reste
encore à ce jour le plus profond de l’hémisphère sud.
A
la fin des années 90, les repérages sur cartes et plusieurs survols
en hélicoptère indiquent l’importance spéléologique d’un nouveau secteur,
la Bairaman. Là, des gorges étroites entaillent le plateau calcaire
sur plus de mille mètres de profondeur et de puissantes résurgences
sont repérées en leur fond. Nul doute que des réseaux grandioses existent
et attendent ceux qui oseront se lancer dans cette nouvelle aventure.
En
2000, une équipe légère part pour une reconnaissance plus ciblée.
Elle confirmera tout l’intérêt de ce secteur mais aussi toutes les
difficultés qu’il faudra surmonter pour y accéder. Le massif est sauvage
et très éloigné. Maïto, le dernier village en bordure de plateau,
se situe à 6 h de marche du bord de mer. Après de longues discussions
avec ses habitants nous obtenons l’autorisation de venir sur leur
territoire. Les récits des explorations sur Muruk sont arrivés jusqu’à
leurs oreilles et ils sont curieux de voir arriver chez eux ces étranges
hommes blancs qui s’enfoncent sous terre dans des tenues étranges.
Les hommes de Maïto ne connaissent pas la forêt sur ces hauts plateaux
et il n’y a pas de sentiers d’accès. Une difficulté supplémentaire
qu’il faudra surmonter.
2002 :
Premier contact
Le
18 janvier nous voilà à pied d’œuvre, après 3 jours de voyage et 5
avions de ligne différents, nous atterrissons à l’aéroport de Tokua
à la pointe nord de l’île de Nouvelle Bretagne.
Avec
l’éruption des volcans Tuvurvur et Vulcan en 1995, La ville de Rabaul
a été en grande partie détruite et recouverte de cendres. La modeste
bourgade de Kokopo, à quelques kilomètres de là, est alors devenue
la nouvelle capitale économique de Nouvelle-Bretagne. C’est ici que,
pendant 10 jours, nous préparons toute l’organisation de l’expédition.
Après
être arrivés par bateau à l’embouchure de la Ba river, nous tentons
d’atteindre à pied la zone choisie pour le camp, en passant par le
village de Maïto.
C’est
un échec total, même avec les papous en renfort, Il faut une journée
au minimum pour avancer d’un kilomètre. Notre fierté de sportifs et
d’aventuriers en prend un sacré coup !
Le
terrain n’est jamais plat, le sol boueux et glissant et, pour corser
le tout -suite au cyclone de 1997- la végétation est faite de taillis
inextricables et de troncs cassés, enchevêtrés sur plusieurs mètres
d’épaisseur. Dans l’impossibilité de poursuivre cette stratégie, nous
décidons d’héliporter hommes et matériel en forêt pour gagner un temps
précieux et économiser nos forces, nous en aurons besoin pour la suite
…
L’Inconvénient
de cette option est que la première équipe n’a pas eu d’autre
choix que de sauter de l’hélicoptère en pleine jungle !
Sa
mission était de repérer un endroit suffisamment plat pour installer
le camp et surtout de préparer une « Drop Zone » où l’hélicoptère
pourra ensuite se poser en toute sécurité afin de décharger nos 3
tonnes de matériel et de nourriture.
Ce
premier contact avec la jungle a été difficile et éprouvant. A chaque
nouvelle découverte spéléologique nous étions heureux de rentrer sous
terre car nous étions alors « chez nous ». Dessous, tout
était plus facile en comparaison des conditions extérieures :
la végétation, la boue, les pluies quotidiennes.
Le
5 février à 23 h 30, une énorme secousse a mis tout le camp en émoi.
Toute l’équipe se réveille en sursaut et se demande ce qui lui arrive.
Un superbe tremblement de terre venait d’avoir lieu. Par chance, nos
constructions ont tenu le coup, le bois accepte mieux les contraintes
que le béton. Les seules conséquences sur notre montagne furent les
nombreux éboulements et glissements de terrain. L’un d’entre eux a
même détruit le sentier que nous avions ouvert jusqu’au canyon de
la Ba river. Renseignement pris dès notre retour en France, ce tremblement
de terre était de magnitude 6.6 et son épicentre à moins de 50 km
du camp. Bienvenue en Papouasie.
Cette
année-là, les découvertes ont été maigres mais notre motivation resta
forte. Nous étions persuadés que le potentiel était réel et que notre
obstination serait la clef de la réussite. Fin mars, nous sommes rentrés
en France avec tout de même plus de 5 km de galeries explorées et
la certitude que nous reviendrons pour poursuivre le travail. La magie
Papou commence à faire effet sur nous.
2003 :
Festival de « premières »
La
chance est enfin avec nous, les découvertes s’enchaînent dès notre
arrivée. Un premier gouffre est découvert à 15 minutes du camp, nous
le baptisons « Blackboxis », mot pidgin pour désigner les
chauves-souris géantes qui ont élu domicile à son entrée. Equipement,
relevés topographiques, plusieurs séances sont nécessaires avant de
parcourir toute la complexité de ce réseau. Une rivière tumultueuse
est entrevue sur une centaine de mètres avant de se jeter dans un
siphon qui stoppa notre progression après 3 km de galeries explorées,
380 mètres sous la montagne.
Cette
exploration restera à jamais gravée dans nos esprits. C’est la première
fois que nous voyions de tels débits sous terre. Dans un gouffre la
rivière se fait annoncer avant qu’on ne la découvre. On entend tout
d’abord un bruit sourd et lointain, puis le son devient de plus en
plus présent, envahissant. Petit à petit, il amplit toute la galerie
pour devenir assourdissant et les parois se mettent à vibrer. L’impression
est comparable à l’arrivée d’un train dans un tunnel. En arrivant
au bord de la cascade, le vacarme résonne dans nos têtes et accompagne
chacun de nos gestes. Dans cette ambiance, l’équipement des parois
pour la descente devient un combat qui demande énormément d’énergie
et dont on ressort vidé.
Cette
cavité nous a aussi réservé la plus mauvaise surprise de notre vie
de spéléologue. Deux jours après avoir visité et topographié tout
le réseau, nous avons découvert une autre entrée et avons réalisé
la jonction avec le premier gouffre dans les grandes galeries du fond,
rajoutant ainsi quelques kilomètres au système souterrain. Le lendemain,
nouvelle descente, et là où nous aurions dû trouver un grand vide,
un vaste puits arrivant au plafond de la galerie, nous eûmes la surprise
de voir un lac, à peine cinq mètres au-dessous de nous !
Le
niveau du siphon terminal était remonté de près de 30 mètres, inondant
les galeries immenses dans lesquelles nous courions les jours d’avant !
Le
coup au moral fut dur, les risques devinrent objectivement importants.
Nous
sommes redescendus plusieurs fois pour voir si le niveau avait baissé
et si l’on pouvait récupérer du matériel noyé par la crue. Impossible,
car si le niveau a bien fluctué, il n’est jamais revenu à sa côte
initiale ...
A
notre grande surprise, en 2003 les précipitations furent beaucoup
plus abondantes qu’en 2002. Il a plu tous les jours et le maximum
fut de 150 mm dans la même journée, un record en saison sèche !
En
Papouasie, nous sommes conscients que le temps est à même de changer
très rapidement. Néanmoins, on ne devrait pas avoir de telles quantités
d’eau à cette période de l’année. Nous prîmes la décision de mener
toutes nos explorations profondes après 20 heures. En effet, s’il
peut aussi pleuvoir la nuit, il n’y a pas de danger d’orages soudains
et violents. Malgré ces précautions, onze d’entre nous se sont fait
surprendre par des vagues de crues et ont dû attendre plusieurs heures,
dans des positions pas toujours confortables, avant de pouvoir remonter
en toute sécurité.
D’autres
gouffres importants ont été découverts et en fin de camp, une entrée
prometteuse nous amène toujours plus profond. Les inventeurs l’ont
baptisée 7.012 après une soirée de délires propres à la jeunesse.
300
mètres de verticales, de plus en plus aquatiques, s’enchaînent et
nous arrivons au rêve de tout spéléologue : le collecteur, une
rivière souterraine qui vrombit dans de vastes galeries.
Sous
terre, la rivière, c’est la vie, le créateur. Etre le premier à la
parcourir, à la suivre dans son œuvre procure des sensations à nulles
autres pareilles, c’est le moteur de notre passion, la motivation
de nos explorations. Les sensations éprouvées sont difficilement explicables,
il faut le vivre pour en ressentir toute la force.
Nous
avons suivi cette rivière sans étoiles jusqu’à une verticale descendue
sur plus de 30 mètres avant d’arriver en bout de corde sans voir le
fond du précipice …
Plus
de matériel pour poursuivre, plus de temps pour revenir cette année.
Impossible de rester sur cette incertitude, une nouvelle expédition
commence à germer dans nos esprits. Il ne reste plus qu’à revenir
une fois encore.
2005 :
Rien n’est gagné d’avance
Après
une année passée à monter une nouvelle équipe et à chercher des sponsors
prêts à nous suivre dans ce nouveau projet, nous sommes de retour
en Papouasie. L’objectif principal est la poursuite des explorations
dans le gouffre 7.012. Nous avons plusieurs fois rêvé de ce « collecteur »,
de cette rivière de plusieurs mètres cubes, de ces galeries de 20
à 30 m de diamètres, de ce vide qui a stoppé notre progression deux
ans auparavant. En comparaison, la spéléologie en France est devenue
pour nous bien moins attrayante, tout y est plus petit.
Après
les incontournables préparatifs à Kokopo, la capitale de Nouvelle-Bretagne,
nous acheminons les deux tonnes cinq cent de matériel par bateau jusqu’à
Palmalmal où il sera conditionné pour l’héliportage.
Nous
passons une nouvelle fois par Maïto, ce village oublié du temps, pour
recruter notre équipe de papous et dire bonjour aux habitants avant
d’aller vers le camp en montagne. Le difficile sentier entre Maïto
et le bord de mer fait plus de 20 kilomètres de long pour 1000 mètres
de dénivelé, il est leur unique lien avec les débuts de la civilisation.
Les
retrouvailles sont joyeuses. Bien que nos vies, nos préoccupations
soient à milles lieux les unes des autres, une vraie amitié nous relie
maintenant. La-haut, nous avons vécu ensemble des moments forts, inoubliables.
Ils nous ont appris leur quotidien, leur adaptation au milieu naturel.
Nous leur avons montré toute l’étendue de notre technologie moderne.
Nous leur avons aussi prouvé notre fierté à les suivre en forêt sans
démériter, notre rudesse de spéléologue face aux difficultés rencontrées.
Pour tout cela nous avons gagné leur considération.
Nous
leur avons expliqué le but de nos voyages, les raisons qui nous poussent
à aller aussi loin, à accepter ces conditions de survie dans la jungle
et sous terre. Avec le temps, je crois qu’ils ont compris et accepté.
Certains ont même réussi à vaincre leurs frayeurs pour nous accompagner
dans des cavités faciles. Ils sont ressortis en véritables héros,
les récits de leurs exploits comme des nôtres ont fait le tour du
village et des environs, ils en ont fait des chansons épiques,
ils ont alimenté les veillées dans les « house-boy » ou
ont été clamé sur la place du village lors des traditionnels « tok-tok ».
Ces histoires sont en passe de devenir des légendes qui trouveront
leurs places dans la richesse de leur culture orale au même titre
que celles de leurs valeureux ancêtres. Maïto est un village créé
dans les années 60 par les australiens pour regrouper et contrôler
les tribus Papous. La vie y est rude, le médecin le plus proche est
à 3 jours de marche. La malaria et autres maladies ont souvent de
lourdes conséquences, surtout pour les jeunes. Ici les mères donnent
un prénom définitif à leur enfant lorsqu’il atteint l’âge de 6 ans,
avant son espérance de vie est trop faible ..
L’eau
est aussi un véritable problème. Trop abondante en période de mousson,
elle vient souvent à manquer en saison sèche, obligeant les femmes
à faire plusieurs heures de portage pour s’approvisionner à de maigres
sources ou au fond des gorges de la Ba river.
Des
conditions difficiles qui pourtant n’entament en rien leur bonne humeur
et leur joie de vivre. De quoi relativiser nos problèmes d’occidentaux
…
Depuis
Maïto, il faut encore deux jours d’une marche éprouvante avant d’arriver
enfin au campement. Nos quatre collègues partis une semaine plus tôt
pour préparer la zone ont bien travaillé. Ils ont choisis d’installer
le nouveau camp sur un nid d’aigle en bordure du plateau, au-dessus
de la grande reculée. Le panorama est tout simplement exceptionnel :
1000 mètres de vue plongeante sur les résurgences et la Ba river en
dessous. Au loin, un horizon qui s’étend jusqu’à la mer, à plus de
30 km de là ! Superbe.
Un
contraste saisissant avec les années précédentes où nous étions perdus
au milieu de la jungle avec pour tout horizon la couleur verte omniprésente
et nos bâches plastiques bleues.
La
prospection commence, un camp avancé est installé près de l’entrée
du gouffre 7.012, un accès à la Ba river est ouvert. Celui-ci se rapproche
plus de l’escalade arboricole que de la marche, des cordes sont même
nécessaires par endroit mais nous sommes heureux de pouvoir atteindre
ces résurgences qui nous narguaient depuis le haut. Un second
camp est rapidement installé en bas, près de l’eau. La grande entrée
de Lali sera la première atteinte et les découvertes s’enchaînent
rapidement. Des galeries fossiles couvertes de concrétions d’une blancheur
incroyable, des galeries actives dans lesquelles nous avons remonté
les cascades sur 270 mètres de dénivelé avant de terminer sur un siphon.
Rarang,
la seconde résurgence est un objectif moins facile, elle est perchée
en pleine falaise, 120 mètres plus haut. Une escalade ambitieuse et
un beau challenge relevé par Raphi, Il lui faudra 3 jours d’efforts
pendu dans le baudrier, sous les embruns de la cascade toute proche
avant de poser le pied dans le porche d’entrée. La déception sera
à la hauteur de l’escalade, moins de 200 mètres après l’entrée, nouveau
siphon, nouvel arrêt.
Sur
le plateau, l’objectif principal s’est aussi révélé décevant car là
encore nous avons été stoppés dans notre frénésie de découverte par
un siphon à 430 mètres de profondeur, à quelques centaines de mètres
seulement du puits terminal en 2003 …
Heureusement
nous avons trouvé d’autres gouffres, d’autres accès à cette rivière
magique avec notamment un des plus beaux endroits qu’il nous ait été
donné de voir sous terre. Un immense vide de plus de 100 mètres de
profondeur dans lequel se jette avec force et fracas toute la rivière
souterraine. Ambiance dantesque garantie ! Un paysage grandiose,
un de ceux qui efface tous les efforts et fait oublier toutes les
difficultés rencontrées.
Des
images qui nous poussent à revenir encore, à redescendre sous terre
à la recherche de lieux identiques.
Un
mois de plus passé en forêt, loin du monde. Dans nos bagages de retour
cette année, de belles images, 30 heures de vidéo, des histoires plein
la tête mais surtout 10 kilomètres 800 de connaissance supplémentaire
sur les montagnes Nakanaï et de beaux objectifs pour une nouvelle
équipe de plongeurs spéléo.
Au
final nous aurons exploré plus de 25 km de galeries, de puits, de
rivières, nous commençons à bien appréhender l’organisation des écoulements
sur le massif, nous avons fait des mesures hydrologiques, permis l’étude
d’espèces cavernicoles originales et pour certaines nouvelles pour
la science. Nous avons apporté notre pierre à la connaissance de ce
massif et à la construction de ses cartes. Nous avons vécu des moments
inoubliables et une chose est sûre, ce ne seront pas les derniers
en Papouasie.
Phil
Bence
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