
Ile
de Sulawesi - Indonésie
- Aoüt 2006 -
> Participants : Bertrand
Valentin, Jean Heraud, Nadine Douvry, Nancy Bon, Gaëlle
Paillart.
Après les découvertes de l'été dernier ( cf.
Spéléo mag n° 54 et revue ADS CAF n°128), nous avons
logiquement organisé une deuxième expédition afin
de continuer l'exploration de cette partie inconnue de l'île de
Sulawesi. La zone étudiée, située dans la partie
sud-est de l'île ( Province de Sulawesi Tenggara) est un massif
karstique important, difficilement pénétrable à pied
mais cependant traversé par une grosse rivière ( La Lindu
).
Notre tactique de prospection est simple : remonter cette rivière
en pirogue, observer les falaises calcaires qui la borde, repérer
les porches d'entrée de grottes et les éventuelles résurgences.
Lors de la précédente expédition ( Expé Selamat
Goa 2005) nous partions des villages de Sabandété et de
Lamonae en aller-retour quotidien et notre point de prospection le plus
lointain était situé à 2 bonnes heures de navigation.
Cette première exploration se terminait sur la découverte
d'une grotte exceptionnelle : Anawaï-Ingguluri I, dont les parois
sont ornées d' une fresque d'une quarantaine de mains négatives
peinte à l'ocre . Dès lors le premier objectif de la seconde
expédition était déjà décidé
!
Comme pour " Selamat Goa ", l'expédition " Anawaï
" va procéder en deux phases. Premièrement retourner
à Anawaï-Ingguluri et prospecter le massif d'une manière
systématique. Ensuite et en fonction des découvertes effectuées,
établir un camp sur la rivière Lindu situé au dernier
point atteint l'année précédente et continuer la
prospection en remontant en amont le plus loin possible.
> Les sarcophages d'Anawaï II :
Pendant que Nadine prend une série de clichés complémentaires
des mains d'Anawaï-Ingguluri, il me revient en mémoire les
paroles de Marc notre collègue de l'expédition précédente.
Il était parti explorer les abords immédiats de la grotte
aux mains, c'était notre dernier jour :
" Bon, il y a un petit porche juste à droite
- Et alors ?
- Bof, pas grand chose, juste encore quelques tessons en céramique,
- Bon OK on verra si on a le temps "
Cette fois j'ai du temps, j'en profite pour aller voir. A droite du porche
d'Anawaï, je remonte une vire facilement accessible et j'arrive devant
un petit porche. Effectivement, je remarque les tessons que Marc nous
avait décrit. Je commence à fouiller à la recherche
d'une entrée pénétrable. Je m'insinue dans une petite
fissure en écartant les innombrables toiles d'araignées
obstruant le passage. Il n'y a pas de suite mais encore quelques tessons
ça et là.
Je lève la tête et scrute alors un peu la paroi du dessus.
Tiens ? Mais c'est une entrée de trou
Elle est à environ
6m de hauteur. Je me recule un peu pour mieux observer. Et là,
j'aperçois, posé en équilibre près du bord,
un morceau de bois et quelques poteries
Le lendemain, nous découvrons une petite grotte composée
de trois salles successives. A l'intérieur, des restes de sarcophages
en bois sculptés ( lézards ou crocodile) avec ossements
humains, des poteries avec de fines décorations et deux petites
statuettes en terre cuite. A la vue de la profusion de débris d'objets
et à la présence toute proche de la grotte aux mains, nous
en déduisons qu'il peut s'agir d'une grotte funéraire de
première importance.
L'expédition s'annonçait bien !
> Le site mystérieux de Komapowulo ( la grotte aux petits bambous) :
Aujourd'hui, c'est une journée particulière. Nous avons
décidé, à partir de notre camp de base de remonter
en pirogue la rivière Lindu le plus en amont possible. Les indications
données par Mister Tardin, notre piroguier, sont un peu floues
Il semblerait qu'a partir d'un certain point la Lindu ne soit plus navigable.
Soit, nous irons au bout du bout
Après quelques frayeurs
et péripéties nautiques nous arrivons au point ultime. Ici,
" la rivière aux eaux calmes " ( Lalindu, en langue locale)
se transforme en torrent de montagne. La remonter plus avant serait une
belle aventure, avis aux amateurs !
Cependant, c'est à quelques distances de là que nous attendait
une autre découverte
Rive gauche, nous longeons une magnifique et majestueuse falaise calcaire
quand au détour d'un méandre, entre la végétation
nous apercevons une tâche plus sombre, pour nous, signe avant coureur
annonçant souvent un porche ou l'entrée d'une grotte
Nous débarquons et à peine une trentaine de mètres
plus loin, nous sommes au pied de la falaise, devant un porche magnifique
et dans lequel s'enfonce une belle galerie.
En vérité, sur près d'une centaine de mètres
c'est une succession de porches et de grottes plus ou moins connectés
entre eux.
Nous explorons trois grottes principales, d'ensemble labyrinthique, souvent
bien concrétionnées et parfois avec de vastes galeries.
Au niveau spéléologique la découverte est intéressante
et au total nous relèverons près d'un kilomètre de
galeries.
Pourtant c'est surtout et encore au point de vue archéologique
que le site va se révéler formidablement riche.
En effet, c'est dans la dernière des grottes explorées (
Komapowulo III) que nous découvrons une belle galerie recelant
un nombre important de dessins tracés au charbon de bois sur les
parois d'un beau blanc calcaire
Nous y observons à la fois des dessins ressemblants à ceux
que nous avions découverts l'année précédente
notamment dans Gua Tengkorak ( scène de chasse, animaux, guerriers)
et dans Gua Tenggalasi ( pirogues, guerriers) mais aussi des nouveaux
( scolopendres, oiseau, farandole de personnages
). Les deux cotés
de la galerie sont recouverts par ces témoignages des anciens Tolakis,
malheureusement pollués par des graffitis contemporains faits par
les chasseurs de rotin s'arrêtant parfois ici.
Mais ce n'est pas tout et en observant en détail le porche, Nadine
et Jean découvrent d'autres dessins, cette fois très effacés
car non à l'abri des intempéries et également curieuses
empreintes de doigts tracées en blanc, formant trois ensembles
distincts.
Nous chercherons mais en vain d'autres mains
C'est également au cours de cette mémorable journée
que nous découvrons ce que nous allions dès lors appeler
:
" Le monstre "
> Le monstre : la résurgence de Matahuso :
En langageTolaki, Matahuso signifie " eau bleue ". C'est en
effet une eau bleue presque turquoise et nerveuse qui sort d'une gueule
énorme, béante et sombre se mélangeant à regret
avec celles plus verdâtres de la rivière aux eaux calmes.
L'entrée de la résurgence, d'une soixantaine de mètres
en retrait de la Lindu est difficilement cachée par la végétation
tant ses dimensions sont respectables.
C'est véritablement La rivière souterraine que tout spéléologue
rêve de parcourir.
Le ton des explorations est donné dés notre reconnaissance
: Jean et moi parcourons alors une petite centaine de mètres et
devons déjà pour cela traverser par deux fois la rivière
à la nage, nous mesurer à un débit que nous estimerons
à 3 ou 4 m3 par secondes
et nous arrêter devant un
véritable tunnel disparaissant dans les profondeurs. Ça
sera aquatique !!
> Première exploration :
Le lendemain
7 heures du matin. Sur la pirogue qui nous emmène à Matahuso
nous sommes 4. A la fois rendu impatients par la " première
" et anxieux ne sachant pas ce qui nous attend
Nous sommes à nouveau devant " Le monstre ". Nous nous
jetons à l'eau. C'est parti !
Rapidement nous dépassons notre point de reconnaissance d'hier.
La progression est lente ; nous sommes à contre courant et les
berges ne favorisent guère la marche. Nous devons nager souvent.
En fait nous avançons quasiment en nous accrochant aux aspérités
des rochers de la berge et en tirant sur les bras. Cette fois c'est "
pour voir " et contrairement à l'habitude nous ne faisons
pas la topographie en explorant, ce qui rend la progression un peu plus
rapide, même si pour l'instant nous n'avançons pas bien vite.
Mi-nageant, mi-pataugeant sur les berges de boue, nous heurtant les tibias
et les genoux aux roches coupantes et immergées, notre équipée,
malgré l'euphorie de la découverte, commence à ressembler
à un calvaire
Régulièrement, nous devons changer de rive, traversant à
la nage, calculant nos trajectoires en fonction du courant et éviter
de nous laisser emporter trop loin en aval.
Les premières centaines de mètres de la grotte, dont le
plafond atteint facilement les 20 mètres voir plus par endroit,
sont le repaire de milliers de chauves-souris. Une odeur fétide
imprègne l'atmosphère, atténuée fort heureusement
par le volume d'air en circulation dans cette immense galerie.
Nos minces faisceaux lumineux, pourtant au maximum de leur puissance ont
peine à percer l'obscurité. Bien souvent, les hauteurs de
berge, composée d'un remplissage de terre limoneuse, parcourue
par un nombre impressionnant d'énormes araignées, sont situées
5 ou 6 mètres au-dessus de la rivière
Parfois, tels des spectres blafards, quelques immenses et vieilles concrétions
pendent de la voûte. Nous voyageons à l'intérieur
d'un tube digestif gargantuesque et nous disparaissons dans les entrailles
du géant !
Les dimensions de cette unique galerie sont pour le moment constantes,
en moyenne 15 x 20m. La largeur de la rivière malgré quelques
élargissements ou rétrécissements avoisine les 6
ou 7 mètres. L'eau n'est pas trop froide, disons 18 ou 20°,
rien à voir avec les températures de chez nous ! Malgré
tout, à force d'immersion prolongée nous commençons
à frissonner.
Un grondement sourd se fait entendre depuis quelques minutes. Sur quoi
allons-nous arriver ? Nos imaginations travaillent ; Une cascade ? Un
gros affluent ?
Finalement nous arrivons sur un amoncellement de blocs qui encombrent
la rivière sur toute sa largeur, provoquant un rétrécissement
et une accélération du flot.
Au milieu, telle une énorme stèle, que je nomme " la
pierre tombale " se dresse un bloc monumental. C'est à ce
point que nous arrêtons cette première exploration. Au-delà,
la rivière continue encore
Nous aurons ce premier jour parcouru 1 km en 8H d'exploration.
> Stratégie :
Au débriefing, il apparaît clairement que nous ne pourrons
poursuivre efficacement l'exploration de Matahuso en progressant comme
nous l'avons fait aujourd'hui.
En fonction de nos moyens et du matériel pouvant se trouver à
Lamonae, le plus proche village, nous décidons d'acheter des "
tongs " qui nous servirons de protèges-tibias et des chambres
à air de 4x4 comme bouées. Nous envoyons donc notre piroguier
et lui donnons une journée pour remplir sa mission.
Maintenant nous ferons obligatoirement les relevés topographiques
en avançant pendant l'exploration. Notre laser-mètre, appareil
électronique de mesure de distance n'étant guère
utilisable en milieu aquatique, nous emploierons une cordelette de 20m
étalonnée par un nud tous les mètres.
Le lendemain, nous allions adapter la technique topographique comme suit
:
Attacher chaque extrémité de la cordelette étalonnée
à un spéléo, mieux sur sa bouée. Progresser
dans la mesure du possible corde tendue. Le spéléo de tête
prend les notes et marque le point topo, le second prend l'azimut. Le
second rejoint le point topo pendant que le premier continu et ainsi de
suite. La difficulté majeure sera souvent d'avoir à effectuer
ces relevés en nageant !
Nous découvrirons
et topographierons au total 4, 7km en cinq explorations de 10 heures.

Grotte tunnel de Rukuo I